La douce tyrannie du "Je voudrais être"
La douce tyrannie du "Je voudrais être"
« Être une heure, une heure seulement
Être une heure, une heure quelquefois
Être une heure, rien qu'une heure durant
Beau, beau, beau et con à la fois. »
— La Chanson de Jacky, Jacques Brel
Ce refrain évoque ce moment fugace, presque irréel, où tout semble possible, où l’on se sent pleinement vivant, intouchable. Il agit comme un doux voyage intérieur, où l’Être est transposé, transporté dans un rêve parfait. Un instant suspendu. Le temps s’arrête, les soucis s’effacent. Il n’y a que la douceur d’un léger souffle, un calme absolu, et l’absence totale de tracas.
Plonger dans cet imaginaire, c’est entrer dans un fantasme libérateur. Le corps devient aérien, comme une enveloppe légère et translucide. Un sourire s’accroche à notre visage et il est hors de question de le déloger. Dans cet espace, il n’y a pas de nuance : tout est bon. Le soleil est présent. Aucune ombre à l’horizon. On y respire la plénitude et la satisfaction entière de nos actions. Ce paysage est une fragrance de réussite, où chaque pas semble juste. Le tableau est parfait.
Si cet imaginaire est si beau et si puissant, c’est qu’il est une réponse à un manque d’action non accompli, d’élan inachevé, de regret. C’est en cela qu’il agit comme un tremplin, une invitation douce sous la forme d’un « tout est possible ».
Puis survient le choc, celui de l’extérieur, qui arrache ce voile fragile et nous ramène brutalement à la réalité. Ce retour est souvent difficile, car il confronte le fantasme à ses limites, et le tableau parfait se fissure.
Le face-à-face avec le réel, c’est comme tomber d’une hauteur invisible. Il s’ensuit un rétrécissement au plus profond de soi, comme si son espace intérieur se contractait, laissant place à une lourdeur qui pèse sur chaque geste. L’illusion de liberté s’effondre, et les limites reprennent toute leur place. Les manques se rappellent à la mémoire, implacables.
Entre l’idéal fantasmé, parfait, intouchable, et la réalité imparfaite, fragile, douloureuse, se creuse un fossé. Cette différence blesse, et nourrit un mal-être sourd qui s’installe comme une ombre persistante.
Pour mieux saisir ce mécanisme où l’imaginaire prend le pas sur le réel, il est utile de s’attarder sur ce qu’on appelle l’entrée en relation avec le monde. En gestalt-thérapie, nous décrivons ce processus de contact par un cycle qui détermine la manière dont chacun d’entre nous, en tant qu’individu, se met en lien avec l’autre. Il s’agit d’un processus dynamique qui débute par l’émergence du besoin, d’une pulsion, d’une envie ; il prend naissance à partir des sensations, puis vient le déclenchement d’une excitation et la mobilisation de l’énergie corporelle, ensuite le temps du plein contact, du lâcher-prise, de l’assimilation, enfin la phase de retrait du contact, celle qui permet la réalisation et l’intégration du besoin.
Ce cycle peut être perturbé. Au lieu d’une relation authentique, nous pouvons rester dans un imaginaire qui fait de l’autre un simple objet. Cet autre n’est plus un individu, une personne avec laquelle nous pouvons discuter, entrer dans un dialogue, mais un reflet que nous utilisons pour valider une image ou un point de vue que nous aimerions avoir, servant de caution à « ce que je voudrais être ou ce que je crois être ». Cette posture crée alors une sorte de prison intérieure, dans laquelle nous restons dépendants d’une morale extérieure, d’un jugement silencieux qui décide qui nous sommes.
Cette objectivation de la relation engendre une dépendance : l’individu finit par se couper de sa propre authenticité, prisonnier du regard et des attentes de l’autre. Cette dynamique bloque l’élan de vie et empêche une véritable rencontre. Ce pouvoir agit comme un frein à votre confiance, vous isolant des relations sincères et freinant votre élan vital.
Dans la Gestalt-thérapie, chaque rencontre est un moment précieux où deux individus, dans leur singularité, se découvrent et cherchent à s’émouvoir l’un de l’autre au plus profond d’eux-mêmes. Ici, l’autre n’est pas un simple miroir, mais une personne à part entière, avec ses propres réalités, ses émotions et son vécu. Ce qui se joue dans la relation est tout sauf un reflet de ce que l’on aimerait voir en l’autre ; c’est un échange réel, authentique.
Le processus thérapeutique devient alors un espace où chacun peut être soi, sans masque ni compromis, et en étant attentif aux besoins et aux limites de l'autre.
La Gestalt-thérapie ne cherche pas à nous offrir une version idéalisée de nous-mêmes. Elle nous guide plutôt vers une compréhension plus juste de ce que nous sommes, ici et maintenant. Elle nous aide à reconnaître nos souffrances, nos regrets, nos projections, et à les accepter comme des parties intégrantes de notre expérience humaine. Il s’agit d’une invitation à s’apprivoiser et à vivre pleinement dans sa liberté.